| I) Introduction
Faisant fi des dépassements de coûts appréhendés de
presque 1 milliard de dollars, le gouvernement Charest a annoncé
vendredi le 7 avril 2006 qu’il allait de l'avant avec la construction de
DEUX mégahôpitaux à Montréal, le Centre hospitalier de l'Université de
Montréal (CHUM) et le McGill University Health Centre (MUHC), au coût
estimé de 3,6 milliards de dollars. Cette décision fait suite au refus
catégorique en décembre dernier de la communauté anglo-montréalaise
d’accepter un partage des spécialités entre mégahôpitaux pour tenter de
réduire le coût des projets.
Or, à l'instar du mélodrame printanier concernant l'emplacement du CHUM,
le mélodrame automnal du partage des spécialités n’a servi qu’à occulter
le vrai problème : la construction de deux mégahôpitaux à Montréal n’est
pas rationnelle. Économiquement, démographiquement, autant du point de
vue de l’efficacité administrative que de celui de la qualité des soins
aux patients, la construction de deux mégahôpitaux à Montréal est une
folie.
Revoyons un peu le dossier.
II)
La
formation des médecins
Un centre hospitalier universitaire a pour
but de former la relève médicale, prodiguer des soins et faire de la
recherche. Le McGill University Health Center (MUHC) n'a pourtant
certainement pas besoin de nouvelles infrastructures afin d'assurer la
formation de médecins pour travailler au Québec. En effet, la majorité
des médecins formés à McGill choisissent de pratiquer ailleurs qu’au
Québec. Bon an mal an, plus de 50% des diplômés provenant de la «
Medical School » de McGill quittent le Québec, surtout pour l’Ontario et
les États-Unis (Canadian Post-MD Education Registry « CAPER », Tableau
J-1ii (A) à www.caper.ca). L'université de Montréal, dont les quotas de
places en médecine ne sont que de 1,5 fois supérieurs à ceux de McGill,
a formé 4 fois plus de médecins pratiquant au Québec que son homologue
de langue anglaise.
Le Québec est l’une des provinces canadiennes qui perd le plus de
médecins au Canada. Rappelons que, selon la Fédération des médecins
spécialistes du Québec, le Québec est toujours en pénurie d'environ 1000
médecins spécialistes, sans compter qu'un demi-million de Québécois
n’ont pas accès à un médecin de famille. Entre 1995 et 2002, alors que
le Québec subissait une perte nette de 355 médecins, 450 médecins
McGillois quittaient le Québec pour aller s'établir ailleurs (CAPER et
Southam Medical Database). McGill agit comme un véritable siphon à
matière grise. Selon CAPER, McGill offre la pire performance au pays en
matière de rétention des diplômés en médecine (Tableau J-1i). Sans
McGill, le bilan migratoire des médecins au Québec serait positif! Un
peu moins du quart des quotas de places en médecine au Québec est donc
alloué à une université anglophone qui exporte la majorité de ses
diplômés. Pas étonnant qu’à force de s’entêter à vouloir remplir un
sceau percé, le gouvernement du Québec aura besoin d’encore au moins 10
ans pour former 3000 nouveaux médecins. Loin de voir un problème dans
cet exode de ses diplômés, le doyen de la faculté de médecine de McGill,
M. Abraham Fuks, se congratulait d'ailleurs du fait que McGill était en
mesure de former des étudiants francophones exceptionnels qui désiraient
faire carrière aux États-Unis et ainsi faciliter leur transition (McGill
Reporter le 8 décembre 2005).
Les coûts sociaux et économiques de cet exode sont pourtant
significatifs. Former un médecin généraliste coûte au bas mot 150 000$
en fonds publics, et former un spécialiste beaucoup plus (le coût varie
selon les spécialités). Il est difficile de comprendre comment
l’allocation à l’université McGill de presque 25% des quotas de places
d’études en médecine au Québec se justifie dans l’économie générale de
la formation des médecins québécois, et il est très, très difficile de
comprendre ce qui pourrait justifier l’investissement de 1,58 milliards
de dollars (et plus avec les inévitables dépassements de coûts inhérents
aux méga-projets) de fonds publics pour bâtir un méga-hôpital afin de
former des médecins qui iront en grande majorité pratiquer ailleurs. Le
retour sur l’investissement est tout simplement désastreux. Il faudrait
investir presque trois fois plus d’argent à McGill pour obtenir le même
nombre de médecins que celui fourni par l’université de Montréal. Il
serait à la fois logique, juste et plus rentable pour la société
québécoise d’investir préférentiellement à l’université de Montréal (qui
a fait ses preuves !). Le Québec est-il si riche qu’il doit bénévolement
former des médecins pour l’Ontario et les États-Unis ?
III) La recherche
En ce qui concerne la recherche, le MUHC
remplit parfaitement sa mission dans les conditions actuelles. McGill
s'est d'ailleurs hissée cette année au premier rang du palmarès
Maclean's des meilleures universités canadiennes. Avec ses cinq hôpitaux
affiliés et son corps professoral de 25% plus important que celui de
l'université de Montréal, McGill domine déjà la recherche en santé au
Québec (presque la moitié de la recherche en santé, domaine économique
névralgique, s’effectue d’ailleurs en anglais au Québec). Chaque année,
McGill rafle environ le tiers des fonds destinés à la recherche en santé
au Québec et certaines années jusqu'à 50% des fonds octroyés par le
gouvernement fédéral. À lui seul, son fond de dotation de 800 millions
de dollars (le plus important au pays) suffirait pour financer en bonne
partie le nouveau centre hospitalier du MUHC, sans nécessité d'injecter
des fonds publics. En comparaison, les fonds de dotation combinés des
universités Laval, Sherbrooke et Montréal totalisent moins de 220
millions, soit environ le quart du seul fond de dotation de l'université
McGill.
Au lieu d’investir encore à McGill, il faudrait favoriser les autres
universités, qui ont un sérieux rattrapage à faire.
IV) « L’excellence »
Foin de tout cela, car McGill ne peut être
jugée selon les critères ordinaires de la plate logique : McGill est «
excellente », « de classe mondiale » (Canada Newswire, 12 décembre 2005
; CHUM et CUSM – le retour des vieilles rengaines, Le Devoir, 23
décembre 2005) ce qui signifie que dans les sphères éthérées ou elle se
meut, les critères qui s’appliquent aux autres universités québécoises
ne l’atteignent pas. Lorsque interrogée à propos du salaire extravagant
de la rectrice de McGill, Mme Heather Munroe-Blum (un demi-million de
dollars par année en fonds publics), la vice-rectrice aux
communications, Mme Jennifer Robinson, rétorquait que McGill ne pouvait
pas être comparée aux autres universités québécoises : « Nous, on est
dans le marché des universités anglophones. On fait de la compétition
sur la scène mondiale. » (Journal de Montréal, 2 janvier 2006).
Il est assez étonnant que si peu d’observateurs n’aient sursauté devant
pareille affirmation. Car celle-ci est fondée sur le mépris : mépris
pour les franco-québécois qui s’imaginent que des institutions où l’on
parle français puissent être attractives au-delà de l’horizon étroit des
« pure-laine », mépris pour les étudiants venus d’Afrique, d’Europe ou
d’ailleurs étudier dans les universités québécoises de langue française
.
Or, si l’on regarde au-delà de l’horizon de la recherche, McGill
est-elle vraiment « excellente »? Elle échoue lamentablement à la tâche
de former des médecins pour travailler au Québec. Ses médecins résidents
en médecine familiale ne brillent guère parmi les meilleurs : 36% de
ceux-ci ont échoué à l’examen du Collège des médecins du Québec en 2005
alors que le taux d’échec est de seulement 5% pour l’université de
Montréal (Radio-Canada, 22 juillet 2005). L’examen était pourtant donné
en anglais- ce qui est étrange car ces médecins sont pourtant «
théoriquement » destinés à pratiquer dans des milieux francophones tel
l’Abitibi, domaine couvert par le Réseau universitaire intégré de santé
de McGill (RUIS)-. Voilà un fait embarrassant que la direction de McGill
s’empresse d’oublier à l’heure de se propulser sur l’orbite de
«l’excellence ».
V) Langue et démographie
La démographie ne justifie pas non plus la
construction de deux mégahôpitaux séparés sur une base linguistique
comprenant chacun un éventail complet de services et de spécialités à
Montréal. Les anglophones ne forment que 8,4% de la population
québécoise et 12,1% de la population de la région métropolitaine de
recensement de Montréal. Pourquoi alors le Ministère de la Santé et des
Services sociaux (MSSS) accorde-t-il 50% des budgets des mégahôpitaux
aux anglo-montréalais ?
L’utilisation du terme «hôpital anglophone » se justifie en précisant
que :
- l’anglais est la lingua franca à l’intérieur des
établissements McGillois (même si les services peuvent aussi être
fournis en français). L’important est que l’anglais constitue la
langue d’intégration et de mobilité sociale ascendante dans ces
institutions, flouant ainsi quotidiennement les prétentions
québécoises à faire du français la langue commune. Une étude de
l’Office Québécois de la langue française datant de 2001 indiquait
d’ailleurs que 20% des patients étaient en contact avec des médecins
et infirmières ne parlant pas français dans les hôpitaux
anglophones.
- la communauté anglo-montréalaise contrôle ces
établissements. Le conseil d’administration du MUHC compte seulement
3 francophones sur 22 membres, 13,6% de francophones alors qu’il y
en a 82% au Québec, voir Le Devoir, 13 décembre 2005.
Ces établissements pèsent près de 15000 emplois dans
l’économie montréalaise. Un chercheur indépendant,
Pierre Serré,
a démontré à partir des données de Statistiques Canada, que les
personnes qui travaillaient majoritairement en anglais étaient beaucoup
plus susceptibles d'effectuer un transfert vers l'anglais comme langue
parlée à la maison que les personnes qui travaillent en français (13
fois plus). Rappelons que
les transferts linguistiques s'orientent encore massivement vers
l'anglais à Montréal, ce qui, à terme, mènera à une diminution du
poids relatif des francophones dans la population du Québec. Le
sur-financement des institutions de langue anglaise à Montréal
(universités et hôpitaux) est une des raisons qui expliquent ce
phénomène. Notons pour illustrer ce point que seule une minorité des
patients traités dans les hôpitaux anglophones sont effectivement de
langue anglaise (40% environ).
McGill rétorquerait sûrement, comme elle l’a fait lors du débat sur le
partage des spécialités, que son RUIS dessert 1,7 million de personnes
(environ 25% de la population du Québec) et la majeure partie du
territoire du Québec. Voilà une explication qui n’en est pas une :
pourquoi diable 25% de la population du Québec est-elle desservie par un
hôpital anglophone alors que le Québec compte seulement 8,4%
d’anglophones? Le Ministre de la Santé et de services sociaux peut-il
répondre à cette question ?
McGill a déjà amplement démontré sa mauvaise foi dans l’affaire du
partage des spécialités entre l’hôpital Ste-Justine et le Montreal
Children’s Hospital. Dans un rapport présenté au MSSS (« Pourquoi la
complémentarité en pédiatrie »), les docteurs Bernard et Dufresne nous
apprenaient que la démographie du Québec ne justifiait plus la présence
de deux hôpitaux pédiatriques offrant chacun un éventail complet de
services. En 30 ans, le nombre de naissances a chuté de 30%, et le
nombre d’enfants entre 0 et 5 ans, de 40%. Le nombre d’hospitalisations
a chuté de plus de 15% entre 1997 et 2002. Il n’y a pas de masse
critique au Québec pour soutenir deux centres hospitaliers
universitaires pour enfants. Comme le soulignaient les docteurs Bernard
et Dufresne, « toute division des efforts dans deux centres porteraient
préjudice à l’excellence clinique ». Ainsi, afin de maintenir
l’excellence des soins et également pour respecter l’apport historique
des deux centres, Bernard et Dufresne proposaient une concentration et
un partage des spécialités, ce qui assurerait la survie des deux
hôpitaux pour enfants. Or, McGill a rejeté catégoriquement le partage
des spécialités, partage qui avait pourtant déjà reçu l’aval de la
direction du CHUM. Le Dr Guy Breton, vice-doyen de la faculté de
médecine de l’université de Montréal, estime que la concentration des
soins est nécessaire et bénéfique pour les patients. Il ajoute : « Ils [McGill]
se refusent à faire ce que tous les grands hôpitaux universitaires
américains ont fait ».
Il semble que les intérêts de McGill priment sur ceux de l’ensemble des
Québécois.
VI)
Le
partage des spécialités
Finalement, le partage des spécialités
apparaît comme une solution « politiquement correcte » sous-optimale :
les problèmes médicaux sont rarement compartimentés selon les champs de
compétences des spécialistes et exigent que tous les services
spécialisés soient disponibles sous un même toit. Dans un article signé
par Isabelle Paré, Le Devoir du 15 décembre 2005 rapportait que la
tentative albertaine de concentrer les spécialités dans certains centres
hospitaliers fut un "échec retentissant". La conclusion s'impose
d'elle-même : il ne faut construire qu'un seul centre hospitalier qui
regroupera toutes les spécialités à Montréal. Ce centre doit revenir à
la majorité de langue française. Ceci est normal, juste et cohérent.
Le CHUM, le CHUS et le CHUQ présentent des besoins urgents. L’hôpital
Notre-Dame est dans un état de délabrement avancé. L’hôtel-Dieu de
Québec, le plus vieil hôpital en Amérique du Nord, souffre d’une «
grande vétusté » (Radio-Canada, 2 Novembre 2005) et a besoin de 179
millions de dollars pour des rénovations majeures. Les besoins sont
pressants à la grandeur du Québec. Pourquoi alors donner autant de
ressources aux anglo-montréalais ? Un Mirabel hospitalier se prépare.
Dans un sondage commandé par « La coalition des médecins pour une
justice sociale », seulement 32% des répondants considèrent assez ou
très importante la construction des deux méga-hôpitaux. Un sondage CROP
plus récent indique que 76% des québécois préfèreraient qu’un seul
mégahôpital soit construit. Cette décision importante, prise sans débat,
n’a même pas l’appui de la population. Le gouvernement doit faire marche
arrière et abandonner le projet du MUHC. Il n'est pas trop tard pour
corriger cette erreur historique.
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