Le CUSM, l'hôpital de tous les
Québécois?
Le Devoir, 13 décembre 2005, Libre opinion
Benoît Dubreuil
Mme Heather Monroe-Blum, principale de l'université McGill, et
M. Arthur Porter, directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM),
ont récemment pris la plume (Le Devoir, 7 décembre 2005) pour défendre la place
de leurs institutions dans l'économie générale de la recherche en santé au
Québec. Répondant à Jean-Robert Sansfaçon (Le Devoir, 21 novembre 2005), les
auteurs soutiennent que le CUSM est une institution pleinement québécoise, et
non seulement anglophone.
À notre avis, les autorités du CUSM jouent sur deux tableaux en même temps en
tentant de justifier les investissements (au moins 800 millions de dollars)
promis par Québec pour construire le «nouveau CUSM». De deux choses l'une : ou
bien le CUSM est une institution qui appartient à tous les Québécois, ou bien il
s'agit d'une institution qui appartient à la communauté anglophone.
Si le CUSM appartient à tous les Québécois, il est difficile de comprendre
pourquoi le français n'y occupe pas une place plus importante. Mme Monroe-Blum
et M. Porter soulignent que 60 % des quelque 10 000 employés du CUSM sont de
langue maternelle française. Or, même si le français est la langue maternelle
d'un grand nombre d'employés, il ne semble pas en être la langue de travail,
comme en fait foi une étude de l'Office de la langue française qui indiquait
qu'en 2001 20 % des patients étaient en contact avec du personnel ne parlant pas
français dans les hôpitaux anglophones. Et qu'en est-il de la langue de
recherche ? Un simple survol de l'Institut de recherche du CUSM montre que les
francophones y sont largement minoritaires.
Finalement, comment expliquer que les francophones soient virtuellement absents
du conseil d'administration du CUSM ? Sur 22 membres, on retrouve seulement
trois francophones au c.a., dont le représentant de la Régie de la santé et
celui du MSSS.
La situation n'est malheureusement pas plus rose au c.a. de la Fondation du CUSM
ni au c.a. de l'université McGill. Pourquoi y a-t-il si peu de francophones,
alors que ceux-ci représentent 82 % de la population du Québec ? Simple hasard
malheureux ? Absence de «francophones qualifiés» ? On peut penser que non.
Cela nous laisse penser que le CUSM s'adresse d'abord et avant tout à la
communauté anglo-québécoise. Mais alors, pourquoi devrait-il obtenir 43 % des
investissements fédéraux dans la recherche en santé au Québec (par l'IRSC),
puisqu'il n'y a que 8 % d'anglophones au Québec ? Pourquoi devrait-il obtenir le
même financement que le CHUM, puisqu'il n'y a que 12 % d'anglophones dans la RMR
de Montréal.
À cela s'ajoute le fait que l'université McGill, à laquelle sont attribuées 25 %
des places en médecine à chaque année, a le pire taux de rétention au Canada. En
effet, seulement 47 % des médecins formés à McGill sont encore présents au
Québec cinq ans après l'obtention de leur diplôme, alors que le chiffre
équivalent est de 89,7 % pour l'Université de Montréal et de 93,4 % pour Laval.
Les investissements publics massifs dans la faculté de médecine de McGill en
valent-ils la peine ? D'autant plus que l'attribution de certaines spécialités
au CUSM, comme le veut le plan de répartition du ministre de la Santé,
signifiera qu'il sera désormais impossible de se former en français dans
certaines filières en Amérique du Nord.
À tous quand il s'agit de payer
Mme Monroe-Blum et M. Porter sont dans une situation inconfortable. Si le CUSM
appartient à la minorité anglophone, on ne comprend pas pourquoi il devrait
occuper une place aussi prédominante. Par contre, si le CUSM appartient à tous
les Québécois, on ne comprend pas pourquoi le français n'y est pas la première
langue de travail et de recherche.
La réponse est simple : c'est que le CUSM appartient à tous les Québécois
lorsqu'il s'agit de payer, mais à la minorité anglophone lorsqu'il s'agit
d'obtenir des postes de prestige et de direction.
Il est injustifiable que le CUSM continue de récolter la part du lion en matière
de financement de la recherche en santé, tout en entretenant une dynamique qui
mine le prestige du français comme langue de travail et de recherche, tout en
favorisant l'exode des médecins.
Il y a deux solutions possibles : la première est de réduire la place du CUSM
dans la recherche en santé au Québec, en transférant des ressources au CHUM, au
CHUL et au CHUS. Le CUSM retrouverait alors sa vocation première qui est
d'offrir des services en anglais à la minorité anglophone.
La deuxième solution est de mener à terme la logique d'intégration et de faire
du CUSM un véritable établissement québécois. Cela implique d'imposer le
français comme langue de travail au CUSM et de garantir une représentation
équitable des francophones à tous les échelons de la hiérarchie.
Il faut arrêter cette folie
Le Devoir, 23 novembre 2005, Libre opinion
Robert Laplante
Cela devait arriver et c'est en train
d'arriver. Le dérapage des projets d'hôpitaux universitaires s'accélère. Nous
apprenions jeudi dernier, 17 novembre, que le gouvernement Charest vient de
passer en mode alerte. Les dépassements de coûts atteignent déjà un milliard et
demi, et nous n'en sommes qu'aux premières phases! Le ministre de la Santé,
Philippe Couillard, a donc décidé de nommer un superviseur, Clermont Gignac,
pour tenter de contrôler des machines qui ont déjà commencé à s'emballer. Et que
va-t-il faire? Convoquer des comités, donner des contrats à des firmes privées
de consultation pour essayer de trouver la pierre philosophale! Cela va coûter
encore des dizaines de millions en études pour tenter de justifier
l'injustifiable.
Le ministre Couillard a beau vouloir se faire rassurant et minimiser «les
chicanes de docteurs» qui secouent les projets des deux hôpitaux universitaires,
le pire n'en continue pas moins de prendre forme. Le pire, c'est-à-dire le
gâchis provoqué par une erreur stratégique fondamentale, celle qui consiste à
maintenir, contre toute logique, la décision de conduire deux projets séparés.
Le ministre persiste pourtant : «En raison de la tradition, il est normal de
construire deux hôpitaux. Mais c'est pour cette raison que la complémentarité
est nécessaire. Je ne regrette pas notre décision.»
Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tradition a le dos large. Assez
large, en tout cas, pour porter une scandaleuse iniquité : l'Université de
Montréal forme quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec (40 %) que
McGill (10 %) et, pourtant, l'enveloppe budgétaire leur attribue chacune la
moitié des fonds. Toute une complémentarité ! Un partage inégal pour jeter les
bases d'une sereine collaboration ! Cela fait pitié de voir la médecine
francophone s'écraser devant une telle aberration.
La force de McGill
Le problème qui surgit n'a rien à voir avec la saine gestion et les règles de
contrôle budgétaire. C'est un problème de configuration institutionnelle. La
recherche de complémentarité est une recherche vaine et coûteuse pour la simple
et bonne raison qu'elle s'inscrit inéluctablement dans un affrontement entre
deux structures qui, toutes deux, se refusent à être incomplètes. C'est la
logique même.
Les batailles au sujet de la répartition des surspécialités (ainsi que des
équipements et du personnel de pointe qui en forment l'infrastructure) n'est pas
une bataille de clochers. C'est une lutte pour tenter de s'en tirer avec un
modèle d'organisation et une logique institutionnelle qui soient le moins
possible affectés par la logique tordue d'un partage qui condamne à des
solutions bancales.
Il est clair que derrière les propos lénifiant sur la complémentarité se cache
la recherche aussi féroce qu'hypocrite de mesures de mitigation. Et l'issue de
ce combat est connue d'avance : McGill possédant des ressources autrement plus
considérables que l'Université de Montréal, l'institution anglophone va imposer
sa suprématie par sa capacité à compenser les lacunes qui en résulteront. C'est
une logique qui consacrera la position hégémonique du CSUM sur la médecine
francophone, c'est écrit non pas dans le ciel mais bien dans un certain ordre
des choses.
Le Québec n'a certainement pas les moyens financiers de se payer deux
équipements de cette nature. Mais surtout, il commet une grave erreur en
engloutissant des ressources faramineuses pour tenter de préserver l'isolement
institutionnel de l'université McGill. La véritable complémentarité ne consiste
pas à faire fonctionner deux institutions en parallèle mais bien à intégrer dans
une configuration institutionnelle unifiée -- et définie en fonction de la
majorité -- l'institution anglophone. C'est une affaire de justice et de partage
équitable des ressources.
Et c'est un enjeu de citoyenneté. Le système de santé québécois doit certes
reconnaître et servir équitablement la minorité anglophone, personne ne remet
cela en cause. Mais il doit être clair que cela ne peut être fait au détriment
de la cohérence d'ensemble et de son équilibre institutionnel national.
Étant donné la nature et la vocation d'un tel superéquipement, il ne saurait,
par définition, y en avoir deux. Il n'y a qu'un navire amiral. Le dédoublement
ne sert qu'à entretenir des logiques de développement séparé qui n'ont plus rien
à voir avec le Québec contemporain. Et c'est bien la dernière chose dont
Montréal a besoin que cette consécration d'un bilinguisme institutionnel dans
l'offre de services de pointe.
Continuer de s'acharner à faire passer le partage inéquitable pour du respect ne
sert qu'à occulter des privilèges. Le système de santé québécois a besoin d'une
institution de premier plan dont la vocation, les ressources et l'intégration
soient véritablement au service du bien commun et de l'intérêt national bien
compris.
C'est pure idéologie et fuite en avant que de s'imaginer que le recours au
secteur privé -- consultants d'abord, investisseurs ensuite ? -- changera
quelque chose à la donne. Cela ne servira qu'à rallonger les délais et à
accroître l'exaspération, en plus de compromettre le développement de la
médecine québécoise et de son immense potentiel scientifique. On ne peut réparer
une erreur stratégique par du contrôle comptable. Une mauvaise conception, même
maquillée par l'expertise de grandes sociétés privées, reste une erreur
stratégique.
Il faut arrêter cette folie.
Les CHU : ne pas
refaire Eaton's contre Dupuis frères
Le Devoir, 16 mars 2005,
Michel Garcia et Richard Gervais
Les projets de fusions des hôpitaux universitaires montréalais
remontent à une quinzaine d’années. À ce jour, ni la proposition de l’Université
McGill ni celle de l’Université de Montréal n’a reçu l’aval gouvernemental et
tout a l’air d’achopper sur des questions d’emplacement. Or les hésitations des
gouvernements successifs procèdent peut-être de motifs moins techniques, plus
profonds et au fond tout à fait légitimes. Car ces installations
hospitalo-universitaires peuvent facilement engager le contribuable bien au-delà
des moyens dont il dispose. Surtout, alors que des enjeux sectoriels de mission,
de taille et d’emplacement mobilisent jusqu’ici l’attention des médias, c’est
plutôt le bien-fondé même d’accoucher de projets jumeaux qu’on devrait
interroger.
Les « deux solitudes » : un faux prétexte
La question de base que se pose avec raison le citoyen est d’abord de savoir si
Montréal a besoin de deux grands hôpitaux universitaires. Dans un monde idéal,
selon Yves Lamontagne à qui l’on posait la question, la réponse est évidente :
il ne devrait y avoir qu’un seul centre hospitalier universitaire d’envergure
mais, d’enchaîner le président du Collège des médecins du Québec, le monde réel
des « deux solitudes » ferait obstacle à cette conclusion logique. Si Lamontagne
se résigne comme par dépit aux « deux solitudes », Lucien Bouchard, lui,
voudrait qu'on les consacre. Tenant pour acquis que le citoyen québécois appuie
l’idée de deux « mégacentres », l’ex-premier ministre du Québec invite en effet
ses concitoyens francophones à ne pas se contenter d’un « petit pain », mais à
viser grand et à rivaliser plutôt avec le projet que leurs concitoyens
anglophones envisagent d’ériger.
Deux objections
La première objection concerne ce clivage même. Les décideurs sont là pour faire
l’histoire, non pour la raconter. Il ne s’agit pas de consacrer les « deux
solitudes » ni de s’en servir comme prétexte, mais de cheminer vers plus
d’unité. D’autant plus qu’entre les deux blocs, la réalité tend déjà à la mixité
des clientèles et même des gestionnaires. On discute là d’une installation
publique d’envergure, pôle d’identité collective. Les desiderata segmentaires
des dispensateurs de services ne doivent pas prévaloir sur le bien commun, et
l’intérêt de la population à soigner. Du temps où les soins de santé étaient
assurés par différents groupes privés, cela était peut-être tolérable, mais
maintenant que la facture est collective et que pratiquement tout le système
repose sur le financement public, ce n’est plus acceptable. Qui pourrait
justifier deux métros parallèles, l’un pour les gestionnaires francophones et
l’autre pour les gestionnaires anglophones ?! Idem pour la Bibliothèque
nationale, pour la Place des arts, pour Hydro-Québec… Sept millions de solitudes
peut-être, mais deux…
La seconde objection concerne l’envergure relative du projet. Si l’on veut
vraiment faire de Montréal une métropole internationale des sciences cliniques,
on doit penser à unifier les ressources disponibles pour atteindre les masses
critiques concurrentielles. À la bonne échelle, ce sera à Mayo, à Johns Hopkins
et à la Cleveland Clinic que l’on pourra éventuellement être comparé. Se limiter
au vieux cadre mental de Eaton’s contre Dupuis Frères ne suffira pas. Pourquoi
confiner la concurrence au « petit pain » de la patinoire municipale quand elle
se joue sur le plan continental et international ? De plus, un hôpital de 1300
lits, avec son centre ambulatoire, son parc technologique, son infrastructure
d’enseignement et de recherche, sera probablement moins cher à construire et
moins dispendieux à faire fonctionner que les deux centres projetés. À une
époque où la « facture santé » tend à gonfler, compromettant la capacité de
l’État à remplir ses autres obligations, la prudence est de mise.
Le bien commun
Les désaccords interminables à propos de l’emplacement cachent des visées
davantage sectorielles que panquébécoises. La question revêt une importance
décisive et sera structurante pour l’avenir de notre système hospitalier et de
nos sciences cliniques, profitons-en pour élever le débat à sa vraie hauteur,
celle du bien commun, et de promouvoir résolument l’idée d’un seul grand hôpital
universitaire. Et qu’une réflexion stratégique soit menée sur l’avenir de nos
deux facultés de médecine montréalaises.
Extrait de l'intervention
du Dr. Lamontagne en Commission spéciale de l'Assemblée nationale
Consultations particulières en ce qui a trait aux choix d'un site pour le
futur Centre hospitalier de l'Université de Montréal
http://www.assnat.qc.ca/fra/37legislature1/DEBATS/journal/cs/050303.htm
M. Lamontagne (Yves): Oui. Bien, écoutez, on est absolument d'accord là-dessus. La seule chose qui m'agace un petit peu, c'est que McGill va réussir à avoir son centre ultraspécialisé à part, avec vraiment son CHA à part. Puis là-dessus je vous avoue que, ça, ça me chatouille un peu parce que, lui, il va l'avoir, son centre ultraspécialisé, puis laissez-moi vous dire que, d'ici 10 ans, les «kings», ça va être eux autres, puis ça, c'est ça que je vais un peu craindre, comme francophone. Puis j'aime bien mes collègues de McGill, et tout ça, mais, moi, je vais vous avouer que, dans 10 ans: superorganisés. J'ai vu les plans, tout ça, extraordinaire. Mais il faut voir où s'en va la rondelle aussi. Puis là, dans 10 ans, là, ils vont être encore les «kings», à McGill. Puis je n'ai rien contre eux autres, remarquez, mais il va falloir s'affiler le crayon, nous autres aussi, à un moment donné.
Non à la construction de 2 CHUM
La presse québécoise, février 2005,
Denis Lazure, ex-ministre de la Santé (1976-1981)
Le gouvernement du Québec s’apprête à procéder à la construction de deux hôpitaux universitaires au coût estimé de près de trois milliards.
C’est en 1992-1993 que le gouvernement de Daniel Johnson autorisait le projet du CHU-McGill, un super hôpital destiné à remplacer cinq hôpitaux existants. Quelques années plus tard, le gouvernement du Parti québécois cédait aux pressions des universitaires et des médecins des hôpitaux Notre-Dame, Saint-Luc et Hôtel-Dieu : puisqu’ils n’arrivaient pas à s’entendre sur la répartition des sur-spécialités pour éviter les dédoublements coûteux d’équipement, ils n’ont pas eu de mal à obtenir le feu vert du gouvernement pour bâtir un méga-hôpital qui abriterait tout sous un seul toit, car comment refuser aux francophones ce qu’on avait approuvé pour les anglophones ?
Discrètement, les autorités de McGill ont procédé ayant obtenu en 2001 du gouvernement Bouchard d’acheter pour 18 M. la cour de triage Glen, propriété du CN. Durant ce temps, les mandarins de l’Université de Montréal, avec ou sans l’appui de nos élites financières, se chicanent sur le site à retenir : le 6000 St-Denis,l’Hôpital Saint-Luc, l’Hôpital Hôtel-Dieu et la cour de triage du CP Outremont !
Jamais les autorités gouvernementales et universitaires n’ont accepté d’étudier sérieusement l’option de choisir un hôpital existant, en procédant à des rénovations et en ajoutant un pavillon doté des équipements les plus modernes. On demandait une estimation sommaire du coût de ces rénovations à des entreprises qui allaient plus tard soumissionner pour le chantier du méga-hôpital : bien sûr ces « experts » ont décrété qu’il en coûterait des sommes faramineuses et que, de toute façon, ces bâtiments étaient trop vétustes!
Jamais les autorités n’ont rendu publique la liste des pavillons nouvellement construits ou rénovés à coup de douzaines de millions ces dernières années dans les 8 hôpitaux montréalais qu’on s’apprête à abandonner.
Deux mythes ont formé la trame de fond de cette interminable saga des méga-hôpitaux : la soi-disant vétusté de ces hôpitaux et l’affirmation non fondée que la formation du futur médecin est meilleure si elle est donnée dans un seul édifice.
Si les gouvernements n’ont pas le courage de dire non aux rêves mégalomanes de nos universitaires, limitons les dégâts et concentrons les efforts sur la construction d’un seul CHU, au service des deux Facultés de médecine, Montréal et McGill.
Le discours des différents ministres de la Santé affirme qu’il y aura coordination et complémentarité entre les soins super-spécialisés offerts pour les deux méga-hôpitaux : la seule garantie réaliste que cela se fasse, c’est l’intégration sous un seul !
Montréal n’a pas besoin de deux méga-hôpitaux et le Québec n’a pas les moyens d’engloutir, non pas 2-3 milliards dans ces projets, mais bien 4 et 6 milliards, car on sait que tout projet majeur coûte toujours le double de ce qui est prévu !
Dépenser frivolement une telle somme se ferait au détriment des besoins de la population, en dehors de Montréal, et d’autre part retarderait encore l’investissement qui devrait être fait pour les soins à domicile, pour les soins prolongés aux personnes âgées et aux personnes handicapées et pour rendre plus efficaces les salles d’urgence et enfin diminuer les listes d’attente en chirurgie : tels sont les vraies priorités aux yeux de la population et non pas la construction des CHU !!
Il se fait tard, le gouvernement Charest donne l’impression que sa décision est prise quant au site du CHUM et qu’il a donné carte blanche au projet McGill, s’appuyant sur l’opinion de MM. Mulroney et Johnson, justement le même Johnson qui avait déjà dit oui à McGill en 1992-1993…
Jamais deux sans trois, dit l’adage : après le recul sur le
Suroît et celui sur le financement des écoles juives, pourquoi pas un troisième
de la part de M. Charest, à tout le moins, que le gouvernement ait la décence
d’offrir des audiences publiques, conjointement avec la Ville de Montréal et que
cette fois, toutes les options soient sur
la table, notamment celle d’un seul CHU, de préférence sur un terrain non
contaminé !
"LE CHUM 2010", EN GARDANT
LA TÊTE FROIDE...
Vigile.net, 6 janvier 2005,
Georges-Étienne Cartier
"LE CHUM 2010", EN GARDANT LA TÊTE FROIDE... en ce ... 1er
janvier 2005
Médecin à l’hôpital St-Luc, j’y travaille à l’urgence (en psychiatrie) depuis
plus de 30 ans. J'ai 64 ans, et ne "verrai donc pas la terre promise" , (sinon
peut-être comme "usager" ...); ce qui me permet, donc, une certaine objectivité.
La clientèle de cette urgence est locale, lourde et très « typée ». D’entrée de
jeu, j’ose dire "ce qui ne se dit pas", "rectitude politique" et autres bons
sentiments obligent : surchargée d’itinérants, de toxicomanes, de démunis, de
séropositifs, très peu mobile, elle justifie un hôpital, elle mérite son hôpital
sur place, mais pas un CHUM qui exige plus de diversité.
En janvier 99, Bernard Landry (Ministre des Finances) prenait par devers moi cet
engagement que je relayais aussitôt au Conseil des médecins, dentistes et
pharmaciens (CMDP) : « Arrivez-nous avec un projet bien ficelé et vous aurez le
CHUM le plus gros, le plus beau, celui qui formera les meilleurs médecins». Et
Lucien Bouchard, de New York, de renchérir quelques semaines plus tard : 1,5
milliard ! Dans un grand revirement, les médecins du CHUM enfin se ralliaient
rapidement autour du concept de site UNIQUE et NEUF : tout le monde se mettait
au travail, le projet naissait, se "ficelait"...
Et puis, l`enlisement... le « nés pour un petit pain » nous rattrapait...
Après tout ce qui s’est dit et écrit, quelques mises en perspectives et autres
précisions restent à ajouter au dossier déjà constitué dans la presse.
1) Quiconque regarde une carte de Montréal doit bien constater que les deux
gares de triage sont en 2004 des incongruités au coeur d’une ville de trois
millions d’habitants. Ces deux sites sont donc appelés à être occupés tôt ou
tard. Ce qui, tôt ou tard, exigera dépollution, égoûts, aqueduc, rues,
amélioration des voies d’accès, etc.
Pourquoi ne pas intégrer cette inévitable nécessité à un projet d’envergure
emballant, porteur d’avenir et de progrès?
Et puis, on fait tout un plat de la dépollution; mais il s’agit de sites où ont
travaillé sans drame des centaines de personnes depuis cent ans. Et où il ne
s’agit pas d’aménager un potager et un verger mais bien de couler du béton
étanche.
2) On nous dit que 5% du trafic ferroviaire implique des substances dangereuses
: toxiques ou explosives. Trop risqué pour un hôpital scellé, climatisé,
hermétique, mais pas pour les milliers de logements familiaux que nous propose
le maire de l’arrondissement, et pour les autres déjà disséminés tout au long du
parcours de la voie ferrée : consultez la carte ? Sans doute veut-on y parquer
des vieux ! Non mais sans blague...!
De toutes façons, si ce genre de trafic au milieu d’une population est si
dangereux, il aurait dû être dirigé ailleurs depuis des lunes : il n’y a pas de
"droits acquis" à l’encontre de la santé et de la sécurité publique.
3) Les soi-disant "représentants des usagers", "les malades", (élus par liste,
autoproclamés : moi-même" usager", je ne les connaissais même pas et n’ai jamais
vu l’ombre d’une consultation; belle imposture !), donc s’inquièteraient de la
disparition de services locaux si le CHUM est construit à Outremont : leur
approche du problème est confondante de naïveté!
En effet, de deux choses l’une : ou bien la clientèle locale est première servie
dans ses besoins ordinaires et alors elle envahit et monopolise le CHUM qui y
voit sacrifiée sa vocation d’institution de pointe : un gaspillage et un ratage
fabuleux; ou bien l’accès de cette population y est contingentée pour préserver
la vocation spécifique du CHUM... et la population locale est mal servie,
s’empile et stagne à l’urgence : elle est trahie.
La solution est pourtant évidente et ce, depuis le début : conserver au
centre-ville, en plus du CHUM de 700 lits sur un site unique neuf à Outremont,
un hôpital de quartier qui assume pleinement la demande de premier et deuxième
niveau, les cas de troisième et quatrième niveaux étant, comme ceux de tout le
Québec, référés au CHUM au besoin.
Construire une structure hospitalière universitaire de pointe aussi complexe et
coûteuse en fonction d’une clientèle locale serait une aberration scandaleuse,
une honte !
4) Les plans du CHUM St-Luc sont ceux d`un ramassis hétéroclite de bâtiments
disparates, neufs ou rafistolés, posés sur le lit d’une ancienne rivière et sur
un métro, à côté d’une autoroute dans un quartier d’affaires où la circulation
est déjà trop dense et le stationnement ultra rare et ruineux.
Il faut être de mauvaise foi pour croire qu’un tel plan se réalisera sans
"surprises", à moindres coûts, et plus rapidement que celui d’un bâtiment neuf
pensé de façon intégrée depuis le début et qui pourra naître, en travaillant
jour et nuit au besoin, sans les contraintes de l’hôpital actuel qui devra
continuer à vivre sa vie simultanément sans bruit soir et nuit, sans poussière,
avec accès préservé en tout temps, etc., etc.... Les ingénieurs et architectes
«évaluateurs de projet" spécialisés d’une grande société d’État, que j’ai
questionnés et fait questionner, en ricanent en coeur (mais en silence :
carrière oblige).
5) Du côté du personnel, vivre durant six ou sept autres années (des années de
plus à cause des «surprises» : on doit faire dans du vieux et du vivant!) encore
dans la construction va être l’enfer. Sans compter que les stationnements vont
disparaître au diable vauvert.
6) L’expansion ne se pourra faire qu’à coût d’expropriations, en concurrence
avec l’UQUAM, le quartier chinois et celui des affaires, dans un éparpillement
acrobatique...
Alors que sur le site Outremont, il sera facile d’ajouter avec le temps, par
exemple, une hôtellerie pour les malades venus de loin, une autre pour les
chercheurs étrangers invités, des centres de recherche privés, etc.
7) La ville de Montréal a toujours refusé à St-Luc un stationnement étagé au
motif que ça aurait trop augmenté la circulation sur la rue Sanguinet. Et un
CHUM de 10 000 personnes, y a plus rien là tout d’un coup?
8) Les voies d’accès : la «20 » est bien une autoroute, mais n’est plus soir et
matin ( ...et accidents divers ), et ce de pire en pire, une «voie rapide» : je
l’emprunte (Beaurepaire-Montréal-Beaurepaire) deux fois par jour depuis 21 ans
et parle en connaissance de cause: coincé là dedans... Je m’y suis déjà retrouvé
(à ville St-Pierre) coincé entre un char d’assaut, un bateau, une locomotive
(sic) et un bulldozer!
Puisque l’on impute les coûts de voirie au projet Outremont, il faudrait donc en
toute équité ajouter au projet St-Luc les coûts de la réfection des échangeurs
Dorval, Lachine (la 13), ville St-«Pierre (pont Mercier), Turcot et ceux de la
construction de la 30 (les camions en transit!).
De plus, la moindre manifestation ferme les rues avoisinantes.
9) Le bric-à-brac de blocs disparates proposé par le projet CHUM St-Luc est si
peu inspirant que son financement privé risque de devoir compter encore
longtemps sur la vente de barres de chocolat...
On peut reprocher beaucoup de choses à nos grands financiers, mais certainement
pas d’avoir su voir grand et avec raison comme leurs succès le prouvent. Ils ont
de la vision. Alors pourquoi refuser qu’ils en aient aussi pour un projet qui
doit être une fierté nationale pour le demi-siècle à venir?
10) Les médecins qui s’opposent au projet Outremont le font essentiellement par
peur de "se retrouver avec rien du tout face à McGill" : "Un tiens vaut mieux
que deux tu l’auras", se disent-ils en bon colonisés perdants. Mais le
gouvernement qui tolérerait ça se suiciderait.
De plus, naïvement, beaucoup à St-Luc triomphent de Notre-Dame ! Pathétique!
11) Le CA du CHUM ? Flottant sans leadership sur le monstre qui persiste à
fonctionner tant bien que mal bien plus «malgré» que «grâce à» lui («on
s’arrange comme on peut» est la règle) sa médiocrité en fait un bien misérable
guide : l’origine corporative de ses membres, les intérêts sous-jacents, les
plans de carrière, etc. n’en font pas un corps très indépendant face «au
Ministère» auquel peu osent déplaire. Pathétique!
12) Quant à l’Agence (ex-Régie régionale), ses statistiques sont souvent non
fiables, elle n’a pas vocation à gérer l’enseignement et la recherche
universitaires, et elle n’est plus indépendante du gouvernement. Sa pensée en
est plutôt... bornée.
13) Le Gouvernement, enfin, serait encore à la merci d’une fonction publique qui
persiste à croire qu’il y a trop de médecins au Québec et que ceux-ci
travaillent mal!
Espérons que notre ministre et ses collègues ne se laisseront pas piéger par ces
gens-là.
14) Le véritable scandale, typique d’une nation pas encore vraiment décolonisée,
est qu’à Québec (où d’ailleurs nombre de fonctionnaires bien au chaud dans la
pureté ethnique de leur environnement rêvent à un site unique bilingue pour
Montréal! Sans blagues !) on se sent obligé de partager à 50/ 50 le budget
McGill vs Université de Montréal alors que la contribution respective des deux
au Québec est de 10% vs 40% en médecins.
L’argent pour le CHUM Outremont est là, si on a le courage de le répartir
équitablement. Rappelons que nos "Anglos" ne comptent que pour 9% , et nos
"Allos" pour 10% de notre population!
15) Le projet Outremont est sis dans un quartier à demi anglophone et allophone.
Mais une telle Cité de la santé, de par sa masse et sa qualité critiques, ne
pourra que le franciser et non l’inverse.
Un gain à terme.
16) Pour le prix d`un gros barrage, est-ce un investissement de moindre portée ?
Si finalement on choisissait piteusement de nous ratatiner encore une fois, si
finalement le CHUM St-Luc était choisi, il est évident pour qui que ce soit qui
voit au-delà du bout de son nez que le véritable hôpital universitaire
québécois, pour l’étranger, sera définitivement le CUSM; qui vantera son
bilinguisme (et, même ça, c’est souvent une pure façade : « You have to talk to
me in English, we are in Canada here !", me sert-on trop souvent !) dans un
Montréal bilingue pour un Québec bilingue.
Le Gouvernement vient d’ailleurs de lui livrer, à titre de RUIS (Réseau
universitaire intégré de santé) l’Ouest de la Montérégie, l’Outaouais, le
Témiscamingue, l’Abitibi et le Nunavik : le quart du Québec !
A cette idée, j`enrage ...froidement ! Et vous, citoyens ?